Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « « Brume légère sur notre amour », décryptage d'un couple »

« Brume légère sur notre amour », décryptage d’un couple

Culture·4 min de lecture

Changement de rayon complet aujourd’hui. Après des semaines de romans qui vont vite, j’ai lu Brume légère sur notre amour de Madeleine Chapsal, paru chez Fayard, et j’ai retrouvé une façon d’écrire que je ne croise plus très souvent. Des phrases nettes, aucune graisse, et une autrice qui regarde ses personnages comme on regarde des voisins depuis la fenêtre, avec beaucoup d’attention et zéro complaisance.

Roger est architecte, Martine femme au foyer. La cinquantaine, trente années de vie commune, ce qu’on appelle les noces de perle. La question que se pose chacun de son côté, sans jamais la formuler à voix haute, tient en quelques mots : est-ce que cela va continuer jusqu’au bout ? Et pour y répondre, l’un et l’autre vont mettre leur amour à l’épreuve par des écarts, des cachotteries, quelques tromperies.

Un couple ausculté phrase après phrase

Ce qui m’a saisie, c’est la méthode. Madeleine Chapsal n’écrit pas une intrigue, elle procède par sondages. Un dîner, une conversation téléphonique, un silence dans une voiture, et à chaque fois elle prélève un échantillon de ce qui reste entre ces deux personnes. Le titre est parfait : ce n’est pas une tempête, c’est une brume. Rien ne s’effondre bruyamment. La visibilité baisse, simplement, et on continue à rouler en faisant comme si on voyait la route.

Les infidélités elles-mêmes ne sont pas racontées comme des drames. Elles ressemblent davantage à des expériences, des façons de vérifier qu’on existe encore en dehors du couple. L’autrice ne condamne personne et ne réhabilite personne. Elle note. Cette neutralité rend le livre plus dérangeant qu’un roman à thèse, parce qu’elle oblige le lecteur à prendre parti tout seul, et à se demander ce qu’il ferait à leur place.

Autour du couple gravitent d’autres figures : un autre couple qui sert de miroir, une femme chez qui apparaissent les premiers signes de la maladie d’Alzheimer, une jeune femme qui séduit sans effort apparent. Il y a aussi des marches sur le plateau de Millevaches, et ces pages de nature m’ont beaucoup plu. Le paysage y fait ce que les personnages ne savent pas faire : il dit les choses en silence.

Une voix qui vient de loin

Madeleine Chapsal est née à Paris en 1925. Journaliste, romancière, femme de théâtre, elle a travaillé aux Échos puis à L’Express, et elle a siégé au jury du prix Femina pendant vingt-cinq ans. On sent tout ce parcours dans le livre, cette habitude d’écouter les gens et de repérer la phrase qui trahit. Il y a une expérience du sentiment humain qui ne s’improvise pas et qui donne au texte une autorité tranquille.

J’écris cette chronique le 8 mars, jour où l’on parle des droits des femmes, et ce n’est pas complètement un hasard. Martine est une femme au foyer de sa génération, qui a organisé sa vie autour de celle d’un homme et qui découvre à cinquante ans qu’elle a peut-être signé un contrat dont elle n’a jamais lu toutes les clauses. Le roman ne milite pas. Il montre, ce qui est parfois plus efficace. Les questions de dépendance financière, de temps donné, de compétences non reconnues traversent le livre sans jamais être proclamées.

Le style est court, presque sec. Des chapitres brefs, un vocabulaire simple, très peu d’effets. Il faut accepter ce rythme, sinon on trouvera le livre froid. Moi qui lis beaucoup de romans généreux en émotion et en pages, j’ai été un peu déroutée les cinquante premières pages, puis j’ai attrapé la respiration du texte et je ne l’ai plus lâché.

Faut-il le lire ?

Si vous cherchez de l’action, du rebondissement, une fin qui tranche, passez votre chemin. Ce roman appartient à une autre famille, celle des textes qui observent la vie ordinaire au microscope. On en sort avec des questions plutôt qu’avec des réponses, et l’envie bizarre de regarder les couples autour de soi en se demandant ce qui se passe vraiment dans leur cuisine.

J’ai aimé sortir de ma zone de confort. Je lis surtout des romances et des feel good, et ce genre de détour me rappelle qu’un livre peut parler d’amour sans promettre que tout finira bien. Il y a des chagrins sans catastrophe, des ruptures sans rupture, des vies entières passées à côté de quelque chose sans que personne ne fasse de scandale.

Une lecture courte, précise, à conseiller à qui veut de la finesse psychologique. Et un bon rappel que la littérature sentimentale ne se limite pas aux vingt ans des personnages.

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