Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « La conversation amoureuse d'Alice Ferney, un roman qui se dérobe »

La conversation amoureuse d’Alice Ferney, un roman qui se dérobe

Culture·4 min de lecture

Il y a des livres dont je ne sais pas quoi dire une fois refermés. Pas parce qu’ils sont mauvais, au contraire. Parce qu’ils échappent aux catégories habituelles et que le résumé les trahit. « La conversation amoureuse » d’Alice Ferney, paru chez Actes Sud, fait partie de ceux-là. J’avais envie de le lire depuis un moment, c’est fait, et je tourne autour depuis deux jours sans trouver par où l’attraper.

Presque rien, et tout

Gilles André a quarante-neuf ans et une procédure de divorce en cours. Un matin, en conduisant sa fille à l’école, il croise Pauline Arnoult, ravissante dans une petite robe jaune. Pauline est mariée, fidèle, et enceinte de quatre mois. Voilà les données. À partir de là, il ne se passe rien de spectaculaire, et pourtant une relation étrange se noue entre eux, que l’éditeur appelle joliment une idylle asymétrique.

Asymétrique est le mot exact. L’un des deux aime davantage, l’un des deux avance et l’autre recule, et cette inégalité de désir est le vrai sujet du livre. Alice Ferney pose la question habituelle, est-on jamais sûr d’être aimé, puis elle en pose une autre, beaucoup plus dérangeante : est-on jamais sûr d’aimer ? Et une troisième, qui m’a occupé l’esprit longtemps après : en amour, le pouvoir n’appartient-il pas à celui qui aime le moins ?

Une écriture qui décortique

Ce qui frappe d’abord, c’est la loupe. Alice Ferney prend une phrase anodine échangée dans une conversation, et elle l’ouvre. Elle regarde ce que celui qui parle a voulu dire, ce qu’il a réellement dit, ce que l’autre a entendu, et ce que l’autre a répondu en fonction de ce qu’il a cru entendre. Tout un chapitre peut tenir dans l’espace de quelques répliques. C’est vertigineux et parfois épuisant.

Je ne vais pas mentir, j’ai décroché deux fois. Il y a des pages où l’analyse tourne sur elle-même et où j’ai eu envie de dire aux personnages d’agir au lieu de penser. Puis je reprenais, et je tombais sur un paragraphe d’une justesse telle que j’oubliais mon impatience. Le livre fonctionne par vagues. Il demande une disponibilité que je n’avais pas tous les soirs.

La langue est superbe, très classique, très maîtrisée. Aucun effet, aucune familiarité. Ça donne au texte une distance un peu froide, comme si l’auteur observait ses personnages depuis une vitre. J’ai mis du temps à comprendre que cette froideur était volontaire et qu’elle servait le propos. On ne peut pas décrire aussi précisément un mécanisme amoureux si on est dedans.

Ce que ça m’a fait

Un effet miroir désagréable, pour être honnête. On se reconnaît dans des comportements qu’on préférerait ne pas s’attribuer : la coquetterie de celle qui se sait regardée, l’obstination de celui qui insiste, la façon dont on se raconte des histoires pour ne pas nommer ce qu’on est en train de faire. Alice Ferney ne juge personne, et c’est bien ce qui rend le livre inconfortable. Elle constate. Le lecteur, lui, se sent démasqué.

J’ai particulièrement aimé le traitement de Pauline. Elle n’est ni une victime ni une intrigante. Elle est enceinte, elle aime son mari, et elle laisse quand même quelque chose se passer, sans se l’expliquer. Le roman refuse la psychologie de bazar qui expliquerait ce comportement par un manque quelconque. Pauline agit parce qu’elle est vivante, point. C’est rare et c’est courageux.

Gilles m’a moins intéressée. Il est plus prévisible, homme en instance de divorce qui se raccroche à une femme plus jeune. Alice Ferney lui donne quelques belles nuances mais il reste le personnage le plus attendu du livre.

Faut-il le lire ? Oui, à condition de savoir où on met les pieds. Ce n’est pas une histoire d’amour, c’est une étude sur l’amour déguisée en histoire. Ne l’emportez pas en vacances en pensant vous détendre. Prenez-le un dimanche pluvieux, lisez cinquante pages, posez-le, réfléchissez. Il a été traduit dans une quinzaine de langues et je comprends pourquoi : le sujet ne dépend d’aucune époque et d’aucun pays.

Pour ma part, je le range parmi les livres que je relirai dans dix ans pour voir si j’y comprends autre chose. Je soupçonne que oui.

Publications similaires