Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « « L'amour des Loving », quand la couleur n'existe plus »

« L’amour des Loving », quand la couleur n’existe plus

Culture·5 min de lecture

Bonsoir tout le monde ! J’ai terminé ce roman il y a une dizaine de jours et j’ai mis tout ce temps à savoir comment vous en parler. Ça m’arrive rarement. En général je referme un livre et j’ai déjà trois phrases en tête. Là, non. L’amour des Loving de Gilles Biassette, publié chez Baker Street, m’a laissée avec un mélange de colère et de tendresse dont je ne savais pas quoi faire.

L’histoire est vraie, et c’est la première chose qui frappe : je ne la connaissais pas. Été 1958, campagne de Virginie. Le shérif entre en pleine nuit dans une chambre à coucher et arrête le couple qui s’y trouve. Mildred Jeter et Richard Loving n’ont commis qu’un seul crime : ils se sont mariés. Elle a la peau sombre, il est blanc, et le Sud de ces années-là punit encore ces unions par la prison.

Une chambre à coucher comme scène de crime

Cette scène d’ouverture ne m’a plus quittée. Il ne s’agit pas d’une émeute, d’un lynchage ou d’un grand moment d’Histoire filmé sous tous les angles. Il s’agit d’un homme avec une lampe torche, debout au pied d’un lit, qui demande à une femme ce qu’elle fait là. Elle répond qu’elle est son épouse. Le certificat de mariage encadré au mur, qu’ils avaient accroché par fierté, sert de preuve à charge.

Gilles Biassette est journaliste, spécialiste des questions américaines, et ça se sent dans la précision du décor : les lois, les procédures, la géographie sociale du comté, la manière dont les familles noires et blanches d’un même village se côtoient depuis des générations tout en sachant exactement où passe la ligne. Mais il ne se contente pas du reportage. Il écrit un roman, avec des intérieurs, des silences à table, des dimanches interminables.

Ce qui m’a le plus touchée, c’est que Mildred et Richard ne sont pas des militants. Ils ne veulent rien démontrer. Ils veulent rentrer chez eux, vivre près de leurs familles, élever leurs enfants là où ils ont grandi. L’exil qu’on leur impose, le retour clandestin, les années d’attente, tout cela leur tombe dessus alors qu’ils demandaient simplement à être laissés tranquilles. Le combat qui portera leur nom jusqu’à la Cour suprême et fera tomber l’interdiction en 1967 commence par une lettre écrite parce qu’on n’en peut plus.

La retenue comme choix d’écriture

Le sujet offrait toutes les occasions du monde d’en faire trop. Le livre n’en fait presque pas assez, et c’est exactement pour ça qu’il fonctionne. L’auteur ne souligne rien, il ne s’indigne pas à la place du lecteur, il raconte. Les scènes les plus violentes du roman sont des scènes où il ne se passe rien de spectaculaire : une conversation avec un avocat, un trajet en voiture, une phrase d’un voisin.

Richard est un personnage magnifique précisément parce qu’il ne dit presque rien. Maçon, taiseux, il aime sa femme et il ne comprend pas pourquoi ça regarde qui que ce soit d’autre. Sa perplexité est plus efficace que tous les discours. Mildred porte le livre, avec une patience qui n’est pas de la résignation, et le roman lui laisse la place qu’elle mérite.

J’ai eu un seul vrai regret, du côté du rythme. Le milieu du livre, celui des années d’attente juridique, traîne un peu et j’ai décroché à deux ou trois reprises. Je comprends l’intention, l’attente fait partie du sujet, il fallait qu’on la ressente. Mais quelques pages de moins n’auraient rien coûté.

Pourquoi je vous en parle ici

Ce blog parle surtout de romance, et j’assume complètement de glisser ce titre-là entre deux comédies romantiques. Parce que c’est une histoire d’amour, la plus simple qui soit, et parce qu’elle rappelle une chose qu’on oublie facilement en lisant des romans où le seul obstacle au bonheur est un malentendu de trois chapitres. Il n’y a pas si longtemps, et pas si loin, s’aimer suffisait à vous envoyer en prison.

Le film que Jeff Nichols a tiré de cette histoire est sorti en salle le mois dernier et je suis allée le voir après ma lecture. Les deux ne se marchent pas dessus, le film étant encore plus silencieux que le livre, si c’est possible. Si vous devez choisir, prenez le roman d’abord, il donne davantage de contexte sur les familles et sur le comté.

Verdict : une lecture que je n’oublierai pas. Je l’ai déjà prêté deux fois et je vais probablement devoir en racheter un exemplaire, ce qui reste la meilleure critique que je puisse écrire. Prévoyez simplement de ne pas le commencer un soir où vous avez besoin de dormir tôt.

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